Marie le drian Une écriture merveilleusement musicale, diabolique aussi. (sp)
9/01/2008

marie le drian
«Mes personnages sont un peu fous, mais avec humour...»

Une voix enjouée de gamine au bout du fil. Une voix qui ne colle guère avec l'image qu'on se fait d'une romancière de la trempe de Marie Le Drian. Rencontre à l'occasion de la parution de son dernier livre: «Attention éclaircie».
Rien ne serait arrivé si les langoustines étaient toutes de la même grosseur sur les étals de Bretagne! Rien. Et Marie Le Drian n'aurait pas écrit une ébouriffante histoire de crustacés un jour de réveillon dans un village noyé sous une chape de brouillard iodé: «Attention éclaircie», son sixième roman. Titulaire d'une maîtrise en psychologie, ancienne collaboratrice au CNRS, ce n'est pas la psy qui écrit, mais la femme qui sait l'autre côté de la barrière. Observatrice acérée de la comédie humaine, elle prête sa voix à des personnages sur le fil, prêts à basculer. Et plonge dans les méandres de l'âme d'une écriture musicale, implacable de précision. Désopilante aussi.
Dans «Attention éclaircie», cette auteure, saluée comme l'une des voix foncièrement originales de la littérature contemporaine, balaie le spectre des sentiments mère-fille, de l'amour à la haine, la haine surtout, alors que la narratrice, Ellen, est harcelée par les sarcasmes de sa génitrice, morte: «Ma pauvre fille, je t'avais prévenue!» martèle la défunte à tout bout de champ. Avouez qu'il y a mieux que cette ritournelle d'outre-tombe pour remonter le moral d'une personne sortant d'hôpital psychiatrique avec le vague espoir de se reconstruire. C'est que, écrit Marie Le Drian: «Sur la côte, les mères ne meurent pas. Elles s'absentent. Le temps des funérailles et des condoléances. Le temps des couronnes de fleurs, des faire-part de décès, des services religieux. (...) Elles piétinent et chuchotent dans le sombre couloir du retour...»
Marie Le Drian vit en marge des cénacles parisiens. Elle a «fui» la capitale française en 2001 après avoir vécu une année en résidence à Bienne, invitée par la Commission littéraire du canton de Berne. «Après mon séjour en Suisse si serein, j'étais inapte à la vie parisienne», lance-t-elle dans un rire doux-amer. Dès lors, elle se consacre entièrement à l'écriture, retirée dans le hameau de Pouldu (Finistère), le village de Gauguin. C'est là que nous l'avons contactée en pleine période de fêtes.
D'emblée, Marie Ledrian s'enquiert du temps en Suisse? «La neige me manque. Avec elle, les choses s'allègent. Comme avec le brouillard, même la douleur devient feutrée, presque douce... enfin, c'est ce que prétend mon héroïne». Pirouette pudique d'autodérision? Sans doute. Ses personnages lui ressemblent. A l'image d'Ellen, Marie Le Drian passe Nouvel An en solitaire: «Mais je vis cela très bien, avec du champagne, un bon livre et des SMS à minuit».
Maman de deux fils adultes, elle espère «qu'ils s'en sortent mieux» que son héroïne: «Mes livres les font rire, c'est plutôt bon signe, non?»
Par contre, avec une douceur voilée de tristesse, elle avoue régler quelques comptes avec sa mère dans ce dernier livre: «Comme la maman d'Ellen qui voulait un garçon, ma mère aurait sans doute souhaité un deuxième fils à ma place. Mais ma mère était une militante de gauche, rien à voir avec celle d'Ellen. Par contre, comme toutes les Bretonnes sans doute, elles ont en commun une sorte de sens du devoir pesant. Quand je me vantais d'avoir rangé la cuisine, elle rétorquait: «Tu n'as fait que ton devoir, ma fille!»
La folie, l'enfermement sont des thèmes omniprésents dans l'œuvre de Marie Le Drian: «Oui, mes personnages sont un peu fous, mais avec humour! Moi aussi, je suis inapte à la société. Mais n'est-ce pas le rôle de ceux qui écrivent? Rester en dehors... à la frontière?» Heureuse, Marie Le Drian? «Je ne sais pas! J'arrive à rire souvent. J'ai des projets... je suppose que c'est un début de bonheur.» Des projets parmi lesquels figure l'écriture d'un récit sur la dépression: «A ma connaissance, peu d'auteurs ont raconté de l'intérieur ce qu'ils ont vécu. J'aimerais essayer, mais avec humour...» L'humour, toujours, en exutoire à l'absurdité de la vie.
Catherine FAVRE.
«Attention éclaircie» de Marie Le Drian, Ed. de La Table ronde, 2007, 224 pages.

Marie Le Drian en quelques titres:
L’auteure A publié une douzaine de romans et recueils de nouvelles, dont: «Le Petit bout du L» (roman, Robert Laffont, 1992).
A lire absolument «Hôtel maternel» (roman, Julliard, 1996). «Ça ne peut plus durer» (roman, Julliard, 2003)Actu Réédition en poche de «La cabane d’Hypolyte» (roman, Coop Breizh, 2007). «Au temps des baraques...» (beau livre, Liv’éditions, 2007).